Les premières générations de musulmans -- les Compagnons (Sahâbah), les Successeurs (Tâbi'ûn) et ceux qui les ont suivis -- portaient un soin tout particulier à la langue arabe. Cet attachement n'était pas un simple chauvinisme linguistique, mais découlait d'une conscience profonde du lien entre la langue arabe et la préservation de la religion. Étudier leur rapport à la langue arabe nous permet de comprendre l'importance que nous devons, nous aussi, accorder à cette noble langue.
Les Compagnons et la préservation de l'arabe
Les Compagnons du Prophète (paix et bénédictions sur lui) étaient des Arabes qui maîtrisaient naturellement leur langue. Cependant, avec l'expansion de l'Islam et l'entrée de nombreux non-Arabes dans la religion, les Compagnons ont pris conscience du risque de dégradation de la langue arabe et, par conséquent, de la compréhension du Coran et de la Sunnah.
'Umar ibn Al-Khattâb (qu'Allah l'agrée), le deuxième calife bien guidé, est célèbre pour son attachement à la langue arabe. Il a été rapporté qu'il a dit :
"Apprenez la langue arabe, car elle fait partie de votre religion." (Rapporté par Al-Bayhaqi dans Shu'ab Al-Îmân)
Cette parole de 'Umar est remarquable. Il ne dit pas simplement que l'arabe est utile ou bénéfique : il dit qu'elle fait partie de la religion. Cela montre à quel point les Compagnons considéraient l'apprentissage de l'arabe comme un devoir religieux et non comme un simple exercice intellectuel.
'Umar (qu'Allah l'agrée) a également dit :
"Apprenez la grammaire arabe (an-nahw) comme vous apprenez la Sunnah et les obligations (al-farâ'id)."
En plaçant l'apprentissage de la grammaire arabe au même rang que l'apprentissage de la Sunnah et des obligations religieuses, 'Umar souligne le caractère indispensable de cette discipline pour tout musulman soucieux de sa religion.
Il a aussi été rapporté qu'il a écrit aux gens de Koufa :
"Enseignez à vos enfants la natation, l'équitation et la grammaire arabe."
La réaction des Compagnons face aux erreurs linguistiques
Les Compagnons ne se contentaient pas de recommander l'apprentissage de l'arabe ; ils corrigeaient activement les erreurs linguistiques, car elles pouvaient mener à une mauvaise compréhension de la religion.
Il est rapporté qu'Abû Bakr As-Siddîq (qu'Allah l'agrée) a dit :
"Que je fasse une erreur de lecture (lahn) puis que je me corrige est plus aimé de moi que de lire un texte contenant des erreurs linguistiques."
Cette parole montre que les Compagnons avaient une conscience aiguë de l'importance de la précision linguistique. Une erreur de grammaire ou de prononciation pouvait altérer le sens d'un verset coranique ou d'un hadith, et c'est pourquoi ils prenaient cette question très au sérieux.
'Ali ibn Abi Tâlib (qu'Allah l'agrée) a joué un rôle fondateur dans la codification de la grammaire arabe. Il est rapporté qu'il a chargé Abû Al-Aswad Ad-Du'ali, l'un des Tâbi'ûn, de poser les bases de la science de la grammaire arabe (nahw). La raison de cette initiative était que les erreurs linguistiques commençaient à se multiplier parmi les musulmans non arabes, et 'Ali craignait que cela ne mène à une corruption de la compréhension du Coran.
L'anecdote la plus célèbre est celle où Abû Al-Aswad Ad-Du'ali entendit quelqu'un lire le verset :
"Anna Allâha barî'un mina al-mushrikîna wa rasûluhu" (Allah est innocent des polythéistes ainsi que Son Messager)
Mais le lecteur prononça "rasûlihi" au lieu de "rasûluhu", ce qui changeait complètement le sens du verset, le faisant signifier qu'Allah serait innocent de Son propre Messager ! Horrifié par cette erreur, Abû Al-Aswad se rendit auprès de 'Ali et lui rapporta l'incident. C'est alors que 'Ali lui ordonna de commencer à codifier les règles de la grammaire arabe pour protéger la langue et, à travers elle, la religion.
Les Tâbi'ûn et leur rigueur linguistique
La génération qui a suivi les Compagnons a poursuivi cet effort de préservation de la langue arabe avec la même rigueur, voire plus, car les défis linguistiques étaient encore plus grands avec l'arabisation de populations non arabes.
Al-Hasan Al-Basri (qu'Allah lui fasse miséricorde), l'un des plus grands Tâbi'ûn, était connu pour son éloquence et son attachement à la pureté de la langue arabe. Il a dit :
"Ils [les gens] ont été détruits par leur incapacité à exprimer correctement en arabe. L'un d'eux veut accomplir un acte d'adoration et commet une erreur. La langue arabe est comme le récipient : si le récipient est pur, ce qu'il contient reste pur."
Cette métaphore d'Al-Hasan Al-Basri est très éclairante. Il compare la langue arabe à un récipient. Si la langue (le récipient) est maîtrisée et pure, alors la compréhension de la religion (le contenu) sera également pure et correcte. Mais si la langue est corrompue ou mal maîtrisée, la compréhension de la religion en souffrira inévitablement.
Ayyûb As-Sakhtiyâni (qu'Allah lui fasse miséricorde), un autre grand Tâbi'î, a dit :
"Celui qui commet des erreurs de grammaire en parlant est comme celui qui prend un faux chemin : il n'arrivera jamais à destination."
Mujâhid ibn Jabr (qu'Allah lui fasse miséricorde), le célèbre exégète du Coran et élève d'Ibn 'Abbâs, insistait également sur l'importance de la langue arabe pour le Tafsir. Il considérait qu'un exégète qui ne maîtrise pas la langue arabe ne peut prétendre expliquer le Coran correctement.
La fondation des sciences linguistiques arabes
C'est précisément cet attachement des Salafs à la langue arabe qui a donné naissance à plusieurs disciplines scientifiques :
- An-Nahw (la grammaire) : codifiée sous l'impulsion de 'Ali ibn Abi Tâlib et développée par les écoles de Basra et Koufa.
- As-Sarf (la morphologie) : l'étude des formes et des dérivations des mots arabes.
- Al-Balâghah (la rhétorique) : l'étude de l'éloquence et des figures de style en arabe.
- 'Ilm al-Lughah (la lexicologie) : l'étude du vocabulaire et des significations des mots.
Ces disciplines n'ont pas été créées par simple curiosité intellectuelle. Elles ont été développées pour répondre à un besoin religieux urgent : préserver la compréhension correcte du Coran et de la Sunnah face à l'expansion de l'Islam et au mélange des cultures.
Cheikh Al-Islam Ibn Taymiyyah (qu'Allah lui fasse miséricorde) a résumé cette réalité en disant :
"Les Salafs corrigeaient les erreurs linguistiques de leurs enfants. C'est pourquoi il nous est recommandé de préserver les règles de la langue arabe et de corriger les langues qui les contredisent. Ainsi, nous préservons la voie par laquelle nous comprenons le Coran et la Sunnah." (Iqtidâ' As-Sirât Al-Mustaqîm, 1/521)
Les leçons à tirer
L'attachement des Salafs à la langue arabe nous enseigne plusieurs leçons précieuses :
L'apprentissage de l'arabe est un acte religieux : Ce n'est pas un simple hobby ou un intérêt culturel. C'est un moyen de préserver et de comprendre la religion.
La négligence de l'arabe mène à des erreurs dans la religion : Les Salafs l'ont compris très tôt et ont agi en conséquence.
La correction des erreurs linguistiques est une forme de conseil (nasîhah) : Corriger quelqu'un qui fait une erreur en arabe, surtout dans la récitation du Coran, est un acte de bienfaisance.
L'enseignement de l'arabe aux enfants est une priorité : Les Salafs recommandaient d'enseigner l'arabe aux enfants dès leur plus jeune âge.
Les sciences linguistiques arabes sont des sciences religieuses : An-Nahw, As-Sarf et Al-Balâghah ne sont pas de simples matières académiques ; ce sont des outils au service de la compréhension de la religion.
Conclusion
L'exemple des Salafs dans leur attachement à la langue arabe est un modèle pour nous tous. Ils ont compris, dès le premier siècle de l'Islam, que la préservation de la langue arabe était indissociable de la préservation de la religion. Leur héritage nous est parvenu sous la forme de sciences linguistiques rigoureuses qui nous permettent, encore aujourd'hui, de comprendre le Coran et la Sunnah comme ils les comprenaient.
Suivons leur exemple et accordons à la langue arabe l'importance qu'elle mérite. Car comme l'a dit 'Umar ibn Al-Khattâb : elle fait partie de notre religion.
Qu'Allah nous accorde l'attachement à la langue arabe et la compréhension de Sa religion. Âmîn.