Cheikh Al-Islam Ibn Taymiyyah (661-728 H / 1263-1328), qu'Allah lui fasse miséricorde, est l'un des plus grands savants de l'Islam. Connu pour sa maîtrise exceptionnelle de toutes les sciences islamiques, il a consacré une attention particulière à la question de la langue arabe et de son statut juridique en Islam. Son analyse de cette question, développée principalement dans son ouvrage "Iqtidâ' As-Sirât Al-Mustaqîm Mukhâlafat Ashâb Al-Jahîm", reste une référence incontournable pour tout étudiant en science.
Le contexte de la réflexion d'Ibn Taymiyyah
À l'époque d'Ibn Taymiyyah, le monde musulman avait déjà connu plusieurs siècles d'expansion et de mélange culturel. De nombreux musulmans, en particulier dans les régions non arabes de l'empire, ne parlaient plus l'arabe comme langue maternelle. Les langues persane, turque et autres avaient pris le dessus dans de nombreuses régions du monde musulman.
Ibn Taymiyyah observait avec inquiétude les conséquences de cet éloignement linguistique sur la compréhension de la religion. Il constatait que de nombreuses erreurs doctrinales et juridiques trouvaient leur origine dans une mauvaise compréhension des textes arabes du Coran et de la Sunnah.
C'est dans ce contexte qu'il a développé son argumentation sur l'obligation d'apprendre la langue arabe.
L'argument central d'Ibn Taymiyyah
L'argumentation d'Ibn Taymiyyah repose sur un principe juridique fondamental en Islam, connu sous le nom de la règle : "Ce sans quoi une obligation ne peut être accomplie est lui-même une obligation" (Mâ lâ yatimmu al-wâjib illâ bihi fa huwa wâjib).
Il l'a exprimé ainsi :
"La langue arabe fait partie de la religion, et sa connaissance est une obligation (fard), car la compréhension du Coran et de la Sunnah est obligatoire. Et ils ne peuvent être compris qu'à travers la langue arabe. Et ce sans quoi une obligation ne peut être accomplie est lui-même une obligation." (Iqtidâ' As-Sirât Al-Mustaqîm, 1/527)
Cette argumentation est d'une logique implacable :
- Prémisse 1 : Comprendre le Coran et la Sunnah est une obligation pour tout musulman.
- Prémisse 2 : Le Coran et la Sunnah sont en langue arabe.
- Prémisse 3 : On ne peut pas comprendre pleinement un texte sans connaître la langue dans laquelle il est écrit.
- Conclusion : Apprendre la langue arabe est donc une obligation.
Ce raisonnement est fondé sur le principe juridique bien établi que les moyens nécessaires à l'accomplissement d'une obligation prennent le même statut que cette obligation.
Les niveaux d'obligation selon Ibn Taymiyyah
Ibn Taymiyyah ne dit pas que tout musulman doit devenir un linguiste accompli. Il distingue différents niveaux d'obligation :
Le minimum obligatoire pour chaque individu (fard 'ayn) : Chaque musulman doit connaître suffisamment d'arabe pour accomplir ses actes d'adoration correctement. Cela inclut :
- La compréhension de la Shahâdah (témoignage de foi)
- La récitation correcte de la Fâtiha et des invocations de la prière
- La compréhension des formules de dhikr et d'invocation
"Quant à ce qui est obligatoire pour chaque individu, c'est qu'il apprenne de la langue arabe ce qui lui permet d'accomplir ses obligations, comme la lecture de la Fâtiha et les autres piliers de la prière." (Iqtidâ' As-Sirât Al-Mustaqîm, 1/528)
L'obligation communautaire (fard kifâyah) : La communauté musulmane dans son ensemble doit compter parmi ses membres des personnes qui maîtrisent l'arabe à un niveau avancé, suffisant pour :
- Interpréter correctement le Coran (Tafsîr)
- Comprendre et analyser les hadiths
- Déduire les règles juridiques des textes
- Enseigner la religion aux autres
Si la communauté ne dispose pas de ces personnes, elle est collectivement en péché.
Le niveau recommandé (mustahabb) : Au-delà de ces obligations, Ibn Taymiyyah encourage tout musulman à approfondir sa connaissance de l'arabe autant que possible, car cela ne peut qu'améliorer sa compréhension de la religion et la qualité de son adoration.
La mise en garde contre l'abandon de l'arabe
Ibn Taymiyyah ne se contente pas d'encourager l'apprentissage de l'arabe ; il met aussi en garde contre son abandon et l'adoption d'autres langues au détriment de l'arabe. Il écrit :
"Quant à la coutume de s'habituer à parler une autre langue que l'arabe -- qui est le symbole de l'Islam et la langue du Coran -- au point que cela devienne une habitude pour les habitants d'un pays, les membres d'une famille, les amis entre eux, les gens du marché, ou les gouvernants avec leurs collaborateurs, cela est sans aucun doute détestable (makrûh), car c'est une imitation des non-Arabes (al-a'âjim), et cela a été détesté par les Salafs." (Iqtidâ' As-Sirât Al-Mustaqîm, 1/519)
Cette position d'Ibn Taymiyyah s'appuie sur les paroles de nombreux Salafs. Il cite notamment la parole d'Umar ibn Al-Khattâb (qu'Allah l'agrée) :
"Apprenez la langue arabe, car elle fait partie de votre religion."
Et la parole d'Ubayy ibn Ka'b (qu'Allah l'agrée) :
"Apprenez l'arabe comme vous apprenez la mémorisation du Coran."
L'arabe et la protection contre les innovations
Un aspect important de l'analyse d'Ibn Taymiyyah est le lien qu'il établit entre la méconnaissance de l'arabe et la propagation des innovations (bid'ah) et des déviations dans la religion.
Il soutient que de nombreuses sectes déviantes et innovatrices dans l'histoire de l'Islam ont fondé leurs doctrines erronées sur des interprétations incorrectes des textes arabes. Si ces personnes avaient mieux maîtrisé l'arabe, elles auraient compris les textes correctement et n'auraient pas dévié.
"Beaucoup de ceux qui ont innové parmi les Jahmiyyah, les Mu'tazilah, les Qadariyyah et d'autres, l'ont fait à cause de leur manque de compréhension de la langue arabe. Ils ont interprété le Coran et la Sunnah d'une manière que la langue arabe ne permet pas." (Iqtidâ' As-Sirât Al-Mustaqîm, 1/530)
Cette observation d'Ibn Taymiyyah est extrêmement pertinente. La connaissance de l'arabe n'est pas seulement un moyen de comprendre la religion ; c'est aussi un rempart contre les déviations. Celui qui connaît l'arabe est mieux armé pour détecter les interprétations erronées et les déviations doctrinales.
L'influence d'Ibn Taymiyyah sur les savants postérieurs
L'analyse d'Ibn Taymiyyah sur l'obligation d'apprendre l'arabe a eu une influence considérable sur les savants qui l'ont suivi. Son élève Ibn Al-Qayyim (qu'Allah lui fasse miséricorde) a repris et développé cette argumentation dans plusieurs de ses ouvrages, notamment dans "Zâd Al-Ma'âd" et "I'lâm Al-Muwaqqi'în".
Les savants contemporains de la voie salafie, tels que Cheikh Ibn Baz, Cheikh Al-'Uthaymin et Cheikh Al-Fawzan (qu'Allah leur fasse miséricorde et préserve celui qui est encore en vie), ont également repris et soutenu cette position. Cheikh Al-'Uthaymin a notamment dit :
"La parole d'Ibn Taymiyyah sur l'obligation d'apprendre l'arabe est une parole de vérité. Le musulman ne peut pas se passer de la langue arabe s'il veut comprendre sa religion correctement."
L'application pratique
À la lumière de l'analyse d'Ibn Taymiyyah, que doit faire le musulman non arabophone aujourd'hui ?
Commencer par le minimum obligatoire : Apprendre à prononcer correctement les sourates et invocations de la prière, et en comprendre le sens.
Progresser vers la compréhension du Coran : Apprendre le vocabulaire coranique, la grammaire de base et la morphologie pour être capable de comprendre le Coran directement en arabe.
Étudier les sciences linguistiques : An-Nahw (grammaire), As-Sarf (morphologie) et Al-Balâghah (rhétorique) sont les outils indispensables pour une compréhension approfondie des textes.
S'entourer de la langue arabe : Écouter des cours en arabe, lire des livres en arabe, et pratiquer la conversation en arabe autant que possible.
Enseigner l'arabe à ses enfants : Veiller à ce que la prochaine génération ait accès à cette langue fondamentale.
Conclusion
La position d'Ibn Taymiyyah sur l'obligation d'apprendre l'arabe est claire, argumentée et solidement fondée sur les textes du Coran, de la Sunnah et les paroles des Salafs. Elle nous rappelle que l'apprentissage de la langue arabe n'est pas un luxe ou un simple enrichissement culturel : c'est une obligation religieuse dont le degré varie selon les individus et les circonstances.
Puissions-nous tous suivre ce conseil et nous efforcer d'apprendre la langue arabe, langue de notre Coran, de notre Prophète (paix et bénédictions sur lui) et de nos pieux prédécesseurs.
Qu'Allah nous facilite l'apprentissage de la langue arabe et nous accorde par son biais la compréhension de Sa religion. Âmîn.